BENJAMINE WEILL MICHAEL BUNEL LES DEUX MEUFS SITE REFERENT DE LA CULTURE HIPHOP AU FEMININ RAP

Benjamine Weill : “Je ne trouve pas que ce milieu soit plus sexiste qu’un autre. Je vais même aller plus loin : le milieu artistique l’est beaucoup moins que d’autres.”

C’est au coeur de Bagnolet dans le 93 que Benjamine, posée entre des tonnes de bouquins et une table recouverte de stickers, accepte de répondre à nos questions.

Les Deux Meufs : Qui es-tu ? D’où viens-tu ?

Benjamine : Je m’appelle Benjamine Weill. Je suis née à Evry dans le 91 en 1979. J’ai une formation de philosophe et je travaille dans le social depuis une vingtaine d’années. À partir de là, j’ai fait des liens entre le travail social, la philosophie et la culture HipHop.

LDM : Comment es-tu arrivée dans le milieu du HipHop ou comment il est venu à toi ?

B : C’est particulier car je fais partie de la génération qui a vu le truc émergé donc on parlait pas encore vraiment de “milieu”. C’est arrivé plus tard. Je grandis dans le 91. Tu prends l’intro de “La Boulette de Diam’s“. C’est à peu près ma life. Y’avait pas que NTM mais quand même ! Je pars aux États-Unis en 1994. Je suis dans une famille en Pennsylvanie qui vient du Queens donc on y retourne tous les weekends. Il y a une cousine qui est très proche des renois donc on passe notre temps à New York dans les blocks party. Mais on ne se rend pas compte de ce qui se passe. On écoute les Fugees, le Wu-Tang. Je crois même que j’ai rencontré Nas mais je découvrirais ça plus tard en regardant sa pochette. Je rentre en France fin 1995 avec tout ça et surtout cette musique que j’ai réellement découverte là-bas. Ce qu’on avait en France à l’époque était encore très loin. J’étais à 1h de Paris. Le 91, c’était vraiment le bout du monde. En rentrant, je demande à une copine quel film j’ai raté durant mon absence : La Haine. Je ressors de la séance en me disant : “Y’a aussi un truc en France, c’est pas que là-bas”. Et comme je comprends les paroles, j’ai envie de m’intéresser à ce qui se fait. Je me penche donc sur le Rap Français. À l’époque, on danse en même temps, on graffe un peu. Ca réunit tout ce que j’aime : la danse, l’écriture, le théâtre, de la réflexion. Surveillante dans des collèges, j’ai utilisé le Rap pour faire des débats. Je citais du Rap dans mes dissertations de philo. Ce qui faisait halluciner les profs à l’époque ! J’aimais bien faire des liens mais je ne savais pas ce que j’allais en faire. Il m’a fallu une quinzaine d’années pour mettre les choses en perspective et asseoir ce côté philo-social-hiphop.

LDM : Aujourd’hui, qu’est ce que tu fais dans le milieu ?

B : J’ai une posture un peu particulière. J’ai toujours beaucoup de mal à me définir comme quelqu’un du milieu. Je ne sais pas à quel milieu j’appartiens vu le nombre que je fréquente. Mon champ premier reste le social et le médico-social donc c’est ce qui me nourrit. Ce qui m’a interpellé, c’est la manière dont le discours sociétal autour du HipHop était extrêmement dévalorisant alors que j’estimais que pour ma génération, c’était une culture qui avait été force d’émancipation. J’y retrouvais les mêmes valeurs que dans l’éducation populaire ou dans le travail social. Il y avait des liens à faire pas uniquement du côté du commercial. Il y avait quelque chose à promouvoir de cette culture et de ce qu’elle pouvait dire de la société, de la politique. C’était une très bonne manière d’éclairer les questions de société. De la même manière qu’en philo, on a toujours utilisé les références. J’ai toujours utilisé des références rapologiques pour montrer que ça pensait de l’autre côté du périph. C’était un enjeu de démontrer que la pensée ne s’arrêtait pas à l’élite parisienne. Je pense qu’on a été plusieurs à le démontrer. Aujourd’hui, c’est en train de bouger et tant mieux !

B : J’ai écris des articles dans le Nouvel Obs, dans le Huffington. Depuis presque 2 ans, je tiens un blog sur MédiaPart où je parle de questions de société que j’illustre avec du Rap. Je ne fais pas des chroniques. Je veux montrer comment le HipHop au sens large vient signifier et éclairer sur nos questions sociétales actuelles.

LDM : Qu’est ce qui te plaît dans ce que tu fais ?

B : J’aime écrire. J’ai besoin d’écrire. Ce qui va me plaire, c’est pouvoir proposer de l’originalité. C’est éviter les sentiers battus qui m’intéresse, de sortir des étiquettes, de venir un peu surprendre. C’est utiliser du Rap pour parler de la crise des “Gilets Jaunes” par exemple. L’idée, c’est de montrer comment des liens peuvent se faire. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer qu’il y a une hétérogénéité de la pensée et que pour penser, on a besoin de l’autre donc de ce qui n’est pas soi. Du moment qu’il y a de la rencontre entre les champs, ça m’intéresse et ça m’amuse.

“Je veux montrer comment le HipHop au sens large vient signifier et éclairer sur nos questions sociétales actuelles.”

LDM : Ta place de femme au milieu de tout ça ?

B : Je ne me vis pas comme une femme dans le milieu parce que je n’y suis pas. La manière dont je fais mes billets, fais qu’on me renvoie quelque chose de très asexué. Je n’ai pas du tout de retour en mode “T’es une meuf”. Avec mon prénom, il y a beaucoup de gens qui squeeze le “e”. Les gens ont compris que j’étais une meuf quand on a commencé à voir ma tête. Mais on est jamais venu m’emmerder sur le fait que j’étais une meuf. C’est le plus fait que je sois blonde et que je n’ai pas la tête de l’emploi qui a suscité des réactions. Mais j’ai toujours des “Oui”, des “merci”, j’ai toujours eu du respect.

LDM : L’idée de ce dossier est de mettre en avant les femmes de l’ombre.

B : Finalement, c’est plus les femmes du milieu qui m’ont renvoyé que j’étais une femme. Enfin certaines. Je pense que c’est pas forcement simple d’être une nana dans ce milieu mais tout va dépendre de la posture qu’on prend. J’ai tendance à penser qu’il y a des meufs et qu’elles ne sont pas mises en avant mais ça peut être un choix perso aussi. Les femmes, en règle générale dans la société, ont encore des places à prendre et des équilibres à trouver. Mais je ne trouve pas que ce milieu soit plus sexiste qu’un autre. Je vais même aller plus loin : le milieu artistique l’est beaucoup moins que d’autres. C’est le milieu de l’industrie qui tourne autour qui l’est. Je me souviens dans les concerts, on avait aucun souci et on était très peu de nanas à l’époque. C’est un des endroits où je me suis sentie le plus en sécurité, beaucoup plus que dans des milieux bourgeois par exemple.

LDM : Si tu n’avais pas fait ce job, tu aurais fait quoi ?

B : Comme beaucoup de femmes, j’ai jamais pensé carrière. Je dis “comme beaucoup” car on ne va pas penser “où est ce que je veux être” mais “où est ce que je dois être”. Y’a une sorte de mise en priorité du devoir et il est peut être là le sexisme. En tant que maman très jeune, tu ne fais pas des choix de carrière donc tu ne te poses pas cette question. Je ne me suis jamais posée cette question “qu’est ce que je veux faire dans ma vie”. Donc aujourd’hui, j’estime que je suis très chanceuse parce que je fais des choses qui me plaisent, j’ai réussi à construire quelque chose ou même quelque part à inventer un métier qui me ressemble. J’arrive à peu près à en vivre et sans jamais me poser cette question. Je n’ai pas envie d’être ailleurs que là où je suis.

LDM : Des conseils à donner ?

B : De rester fidèle à ses convictions. Y’a pas mieux. De rester dans une forme d’authenticité. De ne pas avoir peur de dire ce qu’on doit dire. Et de surtout ne pas se mettre des barrières parce que on est une meuf. Il faut aborder ce milieu sans être ni l’un ni l’autre. Ne pas se laisser se définir par sa sexuation.

LDM : Un morceau ?

Crédit Photo : Michael Bunel