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Daphné : “J’ai une manière un peu masculine de bosser.”

Il est dimanche. Il est 16h. Daphné nous rejoint dans un hôtel après avoir passé la nuit sur un tournage. Cela ne se ressent pas, elle est à fond et dispo. Son rouge à lèvres piquant soulignant sa personnalité.

Les Deux Meufs : Qui es-tu ? D’où viens-tu ?

Daphné : Je travaille à temps plein dans la musique depuis 2015. J’y ai fait mes premiers pas en 2009 en organisant et en produisant un concert qui s’appelait “Retour aux Sources” avec surtout des artistes des années 90 : Les Sages Poètes de la Rue, Expression Direkt, X-Men, etc … Après, j’ai fait pas mal de booking pendant plusieurs années pour Les 2 Bal, X-Men, Ärsenik entre autres. En 2014, Lino m’a demandé de le manager. J’ai plus bosser sur du management et sur la sortie de l’album “Requiem”. J’ai donc quitter mon ancienne vie dans le monde du voyage d’affaires pour bosser dans le Rap à temps plein.

LDM : Quel est ton parcours ? Tes études ?

D : J’ai un Bac Sciences Médico-Sociales. J’étais plutôt destinée à être assistante sociale. Je voulais même travailler en gériatrie à l’époque ! Finalement, j’ai changé de voie. J’ai fait un BTS Tourisme en alternance. J’ai commencé à bosser dans une agence de voyage à 18 ans. J’avais envie d’évoluer donc j’ai une démarche de formation en management à Sup de Co Tours pour avoir un Bac +5 qui m’a permis d’apprendre à gérer une entreprise.

LDM : Comment t’es arrivé dans le milieu du HipHop ou comment il est venu à toi ?

D : Je suis arrivée dans le milieu grâce au concert que j’ai organisé en 2009 mais c’était vraiment pour le kiffe. Je ne comptais pas du tout y faire carrière. Avec une copine, on a monté une asso pour l’occasion. On avait envie de faire ce concert et on s’est dit “on va le faire”. C’était censé s’arrêter là ! Mais finalement, je ne me suis faite kidnappée dans le milieu. Mais je pensais vraiment pas y travailler à temps plein parce que j’ai quand même eu des postes assez importants dans ma carrière dans le voyage d’affaires. C’était compliqué pour moi de faire une transition entre ce confort, cette expérience depuis des années et ces gros salaires vers un avenir un peu incertain dans un milieu où je n’avais pas encore toute l’expérience nécessaire. Je n’avais aucune formation dans la musique et côté revenus, ça n’allait pas être du tout les mêmes conditions que j’avais précédemment. L’appel de la passion a fait que j’ai finalement cédé.

D : En 2016, je suis sollicitée par deux amis Screetch & Styck qui sont les fondateurs de Daymolition et de Daylight. Ils avaient l’habitude de travailler en roues libres depuis près de 10 ans. Ils ont monté une chaîne Youtube qui commençait à cartonner et y’avait même pas de structure derrière. Ils m’ont donc sollicité pour créer cette organisation et la gérer. J’ai monté avec eux une holding qui s’appelle “DAY” qui a des filiales “Daymolition”, “Daylight Productions” et “Day Publishing”. Quelques temps après, Sofiane nous a rejoint.

LDM : Aujourd’hui, qu’est-ce que tu fais ?

D : Mes jobs sont très variés. Il y a de la gestion d’entreprises, le management d’artistes : Nakk Mendosa (qui va revenir !), Lino & Ärsenik. Ces derniers temps, j’ai surtout été occupée sur la partie concert/événementiel. Ärsenik bosse sur un nouveau projet et ils feront l’Olympia le 11 mai prochain pour les 20 ans de l’album “Quelques gouttes suffisent”. Je gère aussi la production exécutive (Organiser le tournage en fonction d’un budget) de l’émission “Rentre Dans le Cercle” avec Sofiane. Je suis aussi directrice de production sur pas mal de clips ponctuellement. J’interviens aussi sur la partie commerciale dans la relation avec les maisons de disque, les majors. Il y a aussi une partie production musicale et édition chez Day parce qu’on a signé deux artistes : Timal et Zeguerre. Aujourd’hui, je suis salariée et c’était indispensable. J’ai aussi mes à côtés avec le booking et ma place d’apporteuse d’affaires.

“Aujourd’hui, je suis salariée et c’était indispensable.”

LDM : Qu’est ce qui te plaît dans ce que tu fais ?

D : C’est surtout le contexte dans lequel je le fais. C’est à dire : la liberté d’actions. C’est la différence des postes que j’occupais avant. J’étais aussi salariée mais dépendante d’organisations complexes. Maintenant, je m’organise comme je veux, je me lève à l’heure que je veux, je cale des rdv où je veux quand je veux, si j’ai envie de travailler de chez moi ou au bureau ou dans un café. C’est quelque chose de très important psychologiquement. J’ai besoin de ça. J’ai eu des propositions de jobs ces derniers temps et j’ai reculé car je savais que j’allais perdre ma liberté même si c’était mieux payé et très intéressant. Après c’est un risque aussi, je m’auto-nourris avec l’aide de mes collègues. Si je ne fais pas bien mon travail, j’ai pas de salaire à la fin du mois. C’est un autre stress, c’est pas un inconvénient mais c’est un stress. Le matin tu te lèves pour toi même. C’est un challenge. C’est autre chose.

LDM : Ta place de femme au milieu de tout ça ?

D : Comme une femme dans tous les milieux. Moi j’ai toujours un peu de mal avec le discours de mettre la femme à part dans le Rap. Je trouve ça très bien de s’intéresser aux femmes dans le Rap parce qu’elles sont présentes. Il y en a pas mal et elles ont une manière de faire et de voir les choses qui est différente des hommes dans certains cas. Mais par contre, vouloir toujours les mettre à part parce que ce sont des femmes dans un milieu censé être masculin … Parce que dans le Rap, j’ai pas ressenti cette histoire de misogynie dont on parle tout le temps et pas plus que dans un autre milieu. J’ai été dans le voyage d’affaires pendant presque 15 ans et des attitudes misogynes, j’en ai vu pleins. Côté salaire, les femmes étaient toujours moins payé que les hommes. C’est un truc qui existe. C’est une généralité en fait. J’ai un exemple où je me suis demandé si le souci était que je sois une femme : pour parler business avec certaines personnes. Je suis vraiment sur la partie financière et j’ai eu affaire à des hommes qui dès le départ ont eu un blocage : “Je ne pourrais pas parler avec elle”. C’est donc l’impression que j’ai eu et rien n’a été dit explicitement.

LDM : L’idée de ce dossier est de mettre en avant les femmes de l’ombre.

D : Je pense qu’il y a un certain perfectionnisme chez les femmes, de la précision. Par exemple, dans les clips, on a un oeil très axé sur le détail. Leïla Sy, dans ses tournages quand elle suit les montages, je sais qu’elle va aller jusqu’au bout du détail. Pour des réals masculins, j’ai rarement vu ce sens du détail. J’en ai rencontré plusieurs des femmes dans ce milieu. Et c’est pas le fait qu’on soit femme qu’on va être hyper solidaire. J’ai une manière un peu masculine de bosser. C’est un peu con de dire ça ! Très business, dans l’écrit même si ça doit se faire dans la douleur. En fait, tout va dépendre du professionnalisme. Y’a des femmes dans le milieu qui m’ont beaucoup appris notamment dans le comportement en terme de management : prendre les choses à la rigolade, même se moquer des artistes ! Mais toujours être bienveillant, les artistes ont besoin de ça. Pour les femmes que j’ai rencontré où j’ai pas ressenti de professionnalisme, c’est peut être des attitudes un peu trop fan … J’aime pas dire “groupie”. Mais c’est des moments où je me suis demandé si la personne était là pour charbonner, pour bosser ou se coller à des artistes. Je ne sais pas s’il manque des femmes dans ce milieu mais il faut des professionnels. Mais y’a aussi des mecs qui se faufilent !

LDM : Si t’avais pas croisé la musique, tu penses que tu serais restée dans le voyage d’affaires ?

D : En janvier 2015, l’album “Requiem” de Lino est premier du Top Albums sur Itunes et Fnac. Je faisais du consulting à l’époque chez Amadeus, tout se passait très bien. Bon salaire, bonne équipe, tout était super. Le management de Lino commençait à me prendre énormément de temps. On avait une interview avec une journaliste du Monde à 11h, l’après-midi fallait se déplacer dans une radio, etc … C’était ingérable avec mon boulot et je ne pouvais pas déléguer cette tâche à quelqu’un d’autre ou le laisser tout seul. Ça a commencé à me gêner et j’avais l’impression d’être une arnaque. Je venais, je repartais. Donc j’ai tranché !

LDM : Des conseils à donner ?

D : Se renseigner. Je pense qu’il y a des gens qui ne sont pas assez curieux. On peut être autodidacte. J’ai pas de diplôme de management d’humain ! C’est quelque chose que j’ai dû apprendre. Essayer de rencontrer des gens du milieu. Il y a pas mal de jeunes qui me contactent car ils veulent se lancer. Je me pose avec eux, on discute. Je trouve ça très bien de se renseigner : que ce soit lire des articles, aller sur le site de l’IRMA, de connaître le marché, la conjoncture dans la musique, … Bref, pas débarquer en disant “je veux faire ci, je veux faire ça”. Commencer amateur, débutant, on est tous passer par là. Il y a aussi des formations qui existent. Faut se bouger !

LDM : Un morceau ?

Crédit Photo : David Delaplace