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Pauline Duarte : “Pour qu’on me donne aujourd’hui un poste comme celui-là … J’ai dû me battre plus que d’autres !”

Pauline, dans son bureau chez Def Jam, elle a un disque certifié de Beyoncé avec son nom gravé dessus. On a vraiment besoin d’en dire plus ? Oui … On peut rajouter qu’il y a une dizaine d’autres disques et des photos de sa fille. Le mélange qui détonne !

Les Deux Meufs : Qui es-tu ? D’où viens-tu ?

Pauline : Je suis d’origine Cap-Verdienne. C’est la base du truc ! J’ai 37 ans. J’ai grandi à Sarcelles jusqu’à mes 7 ans puis à Paris 18ème. Je suis une fille du 18ème et c’est important ! C’est Paris … Mais ça reste les quartiers un peu galère de Paris. J’ai baigné dans le Rap toute ma vie. Mon grand-frère est rappeur. J’ai toujours voulu bosser dans l’industrie du Rap. Quand j’ai dû me professionnaliser et choisir ma voie, je savais qu’il fallait que je fasse ça. J’ai donc tout fait pour y arriver et réussir. 

LDM : Quel est ton parcours ? Tes études ?

P : Bac puis études de communication à la fac, j’ai fait une licence. Après, j’ai voulu faire une formation en industrie musicale. Je devais faire deux ans à l’IMM mais je n’ai fait qu’un an. J’ai fait un stage chez Sony Music. À l’issue de la première année, un job m’a été proposé. Je devais arrêter ma formation et rentrer en école de commerce. J’avais été acceptée dans trois écoles … Et j’ai dit “Fuck”, c’est pas grave, j’arrête ! Je me suis embrouillée avec mes parents. Mon père n’était pas content du tout. C’était une sacrée galère mais je pense que j’ai fait le bon choix ! Je l’ai fait à l’instinct. Je l’ai senti. Je devais faire 6 mois de stage et au bout de 5 mois, on me propose le job ! C’était la guerre … Et les stages en industrie musicale …. J’ai été pistonnée pour l’avoir, je ne m’en cache pas. Je n’ai pas honte. Parce qu’une fois que tu es dedans, il faut se battre ! Les stagiaires, il y en a 50 dans toutes les boites et des postes, il n’y en a pas 15 000. C’était un poste d’assistante marketing. Deux ans après, j’ai été promue Chef de Projet.

LDM : Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui ?

P : Je suis directrice locale du label Def Jam. Je coordonne, je supervise toute la stratégie autour des sorties d’albums des artistes français avec mon équipe. Il y a une équipe marketing qui est au contact des artistes, des managers une fois que la création musicale est faite. En fait, c’est comment on va vendre la musique qui a été créée. Il y a aussi une équipe digitale qui est hyper importante surtout pour nos artistes urbains. Il y a aussi l’équipe artistique : c’est là que se passe les signatures ! On va aussi dénicher des talents. Chez Def Jam, on est une petite équipe, on est moins de 10. On se fait des réunions artistiques où on propose des artistes. Je ne vais pas dire “moi je n’aime pas ça donc on ne le fait pas” car mon équipe peut avoir des coups de coeur, il peut y avoir des tendances. On choisit tous ensemble. Ça permet d’avoir le feeling, la fibre. C’est un luxe. Dans un label où il y a 50 personnes, ce n’est pas possible de choisir en collectivité qui tu vas signer. Nous, ça nous permet de faire les choses ensemble et de se battre ensemble pour y arriver et réussir. 

LDM : Qu’est-ce qui te plaît dans ce que tu fais ?

P : Tout me plaît ! C’est un job que je kiffe ! Je me lève le matin, j’ai la passion. Je suis contente d’aller travailler. Je kiffe mon équipe. Je kiffe mes artistes. Je kiffe mon label. La passion de la musique ! Ce n’est pas possible de bosser dans la musique, si tu n’as pas la passion. C’est un métier H24. Tu travailles avec des artistes. Tu ne travailles pas avec des saucissons ! Tu travailles avec des gens qui te donnent leurs âmes, leurs albums. Terminer un album, c’est un accomplissement. C’est parfois des mois, des années de travail. C’est l’aboutissement de quelque chose. C’est un vrai challenge ! On a des succès et parfois des échecs. Et on apprend : “Qu’est-ce que j’ai loupé ?“, “Pourquoi le single n’a pas été bon ?” … Et le succès, c’est avoir des disques d’or dans son bureau. C’est des trophées. C’est une fierté. C’est une vraie relation de confiance entre les artistes et nous. J’essaie d’être transparente au maximum avec eux. Je ne mens pas. Je dis la vérité. Quand c’est dur, je le dis. Quand ça ne va pas, je le dis. Quand ça va, je le dis. C’est comme ça qu’ils me font confiance. Il faut être très pédagogue. Je travaille sur un secteur très jeune. Je signe parfois des artistes qui sont mineurs et qui n’ont jamais mis les pieds dans la musique. Mon taff, c’est parfois manager les managers. On leur apprend. L’intérêt c’est qu’on réussisse ensemble. Je leur conseille même de prendre leur propre avocat comme ça, c’est clean, c’est safe dans leur tête. 

LDM : Ta place de femme au milieu de tout ça ?

P : Pour moi, c’est positif ! C’est d’autres atouts, d’autres façons de communiquer. En cas de coups durs, ça peut être difficile … Quand tu hausses la voix, tu es une hystérique alors qu’un mec, ça ne pose pas de problème. On a tellement d’atouts nous les femmes. Il faut s’en servir comme jouer la douceur quand une personne s’énerve. Je peux aussi utiliser mon côté maman même avec mon équipe. Je manage de façon maternelle ! Tu recrées un cocon où les gens doivent être bien pour se défoncer pour les projets et qu’on réussisse tous ensemble. Tout le monde doit se sentir bien. 

“Je me lève le matin, j’ai la passion. Je suis contente d’aller travailler. Je kiffe mon équipe. Je kiffe mes artistes. Je kiffe mon label.”

LDM : L’idée de ce dossier c’est de mettre en avant les femmes de l’ombre.

P : Il y en a beaucoup mais on ne les voit pas. Elles sont discrètes ! C’est pour ça que j’ai décidé, maintenant, de faire quelques interviews. J’ai un portrait récemment qui est sorti, j’ai eu tellement de retours de meufs, de petites soeurs … Ça fait super plaisir ! Il ne faut pas hésiter ! Ce n’est pas plus macho qu’ailleurs. Il faut se battre comme dans chaque strate de cette société. Dans la musique et dans le Rap, c’est la même chose. Des meufs, il y en a plein. Il faudrait les mettre en lumière parce qu’en plus, c’est toujours les mêmes mecs qu’on appelle. Ça suffit ! On vous a vu ! Les meufs, elles passent pour des petites mains ! Alors qu’elles font un taff de ouf ! C’est des supports, c’est des leadeuses. Moi, je suis fière. Quand on se voit, on est fières. 

LDM : Si tu n’avais pas fait ce job, tu aurais fait quoi ?

P : Oh …..

LDM : Alors pourquoi l’industrie dès le départ ?

P : Déjà, j’avais envie de découvrir le coeur du truc. Les années 90, c’était les premiers tubes Rap. À l’époque, les indépendants n’étaient pas mis en lumière comme aujourd’hui. Ce n’était pas les mêmes moyens non plus. La galère, elle n’a jamais fait rêver personne ! Maintenant, il y a des artistes indépendants qui gagnent des millions. Peut-être que si, aujourd’hui, j’étais la petite Pauline, je monterais mon truc ! 

LDM : Des conseils à donner ?

P : De ne rien lâcher ! De ne pas se démotiver ! Travailler d’arrache pieds. J’ai dû travailler deux fois, trois fois plus que les autres. On ne va pas se mentir, aussi parce que je suis une femme. Pour qu’on me donne aujourd’hui un poste comme celui-là … J’ai dû me battre plus que d’autres ! Quand je me suis sentie prête à la direction, j’ai vu des mecs passer devant moi … Tu te dis “Mais attends … Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi le problème ?“. Il m’a fallu 15 ans. Je suis passée d’assistante marketing à chef de projet, chef de projet junior, chef de projet intermédiaire, chef de projet sénior, responsable marketing … Aujourd’hui, je suis directrice ! 

LDM : Un morceau ?

P : En ce moment, ce sera un de mes artistes ! Kaaris ! Mais j’aime bien Heuss L’Enfoiré aussi. Au début, je n’étais pas très friande mais il m’a fait rentrer dans son délire. C’est Sofiane qui m’avait dit : “Tu verras Heuss L’Enfoiré !“. Et moi … J’étais là … “Ouais, je suis pas trop chaude …“. Il avait raison , il m’a eu !

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